Grasse et Guy de Maupassant
- 24 avr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 mai
Depuis vingt-cinq ans, j'habite avenue Guy de Maupassant, un nom qui rend hommage à l'une des figures emblématiques de la littérature française du XIXe siècle. C'est un nom de rue assez courant, puisqu'on le retrouve sur au moins 200 autres rues, avenues et impasses en France. Cependant, Grasse a bel et bien des liens avec le grand écrivain, même si c'est surtout à titre posthume.

Guy de Maupassant (1850-1893), originaire de Normandie, acquit une grande notoriété à partir de 1880. Si Jules Verne et H.G. Wells sont considérés comme les pères de la science-fiction, on lui attribue la paternité de la nouvelle. Bien qu'il ait également écrit six romans au cours d'une carrière prolifique, quoique brève, il est surtout connu pour ses récits courts.
Il n'était certainement pas un écrivain en difficulté. Outre une maison à Étretat, sa région natale, il possédait ou louait plusieurs maisons autour de Cannes et sur la Côte d'Azur. Il voyageait beaucoup et sillonnait la Méditerranée. Dans l'un de ses livres, Sur l'eau, Maupassant décrit un voyage de neuf jours le long de la Riviera à bord de son yacht, le Bel-Ami, du nom de son premier roman. Le succès fut au rendez-vous, puisqu'en 1888, il put le remplacer par un yacht plus grand, de 16 mètres, le Bel-Ami II.

Un autre grand écrivain, Émile Zola, était un ami proche. Il est donc tout à fait approprié qu’à Grasse, le boulevard Émile Zola mène directement à l'avenue Guy de Maupassant ! De Maupassant est considéré comme un représentant majeur du naturalisme littéraire, dépeignant la vie, le destin et la société en des termes pessimistes et souvent funestes. Son influence perdure bien après sa mort, et nombre de ses nouvelles n’ont jamais cessé d’être rééditées. Des films tels que Journal d’un fou (1963, avec Vincent Price), Bel-Ami (adapté pas moins de quatre fois, la dernière fois en 2012) et Une vie de femme (2016) sont inspirés de ses intrigues.

Même le classique film de John Ford, Stagecoach (1939), serait inspiré par l'histoire qui a fait la renommée de Maupassant, Boule de Suif.
L'héritage de Maupassant
L'écrivain mourut jeune, à seulement 43 ans, de la syphilis. Lui et son frère cadet, Hervé, décédé avant lui, furent internés en hôpital psychiatrique au moment de leur mort. Guy n'eut pas d'enfants légitimes (mais au moins trois enfants illégitimes !). Dans son testament, conformément à la stricte loi successorale française, son héritière résiduelle, après le décès de ses parents, était sa nièce Simone. Elle n'avait que six ans à la mort de Maupassant. Elle hérita non seulement de sa fortune, mais surtout de ses droits d'auteur.
Simone était la fille d'Hervé et de son épouse, Marie-Thérèse Fanton d'Andon. Marie-Thérèse était issue d'une famille noble grassoise, dont la maison de ville se trouve encore aujourd'hui rue Gazan, près de la cathédrale. Il est clair que Guy de Maupassant se méfiait d'elle (ou peut-être de sa famille). Dans son testament, il stipula expressément que « la mère de ma nièce soit privée de la jouissance légale du bien légué à sa fille ».
Mais le lien avec Grasse devait être fort. En 1906, Simone de Maupassant, qui avait alors dix-neuf ans et vivait à Antibes, épousa Jean Ossola, le fils d'un éminent parfumeur et homme politique grassois.
La famille Ossola
Tout comme la famille Chiris (voir mon blog ici), les Ossola étaient des industriels prospères de Grasse qui se sont tournés vers la politique.
César Ossola (1848-1915), issu d'une famille d'origine italienne installée dans la région, était ingénieur chimiste et devint directeur de l'usine à gaz de Grasse. En 1873, il épousa Jean Court, héritière d'une parfumerie renommée. Depuis le décès de son mari en 1864, l'entreprise était gérée par une veuve, qui semble avoir accueilli son gendre à bras ouverts. L'activité de Jean Court était installée dans une maison-atelier située à l'emplacement actuel de la place César Ossola. César mit au point un baume pour les pieds nommé Cosmétique Hygiénique du Marcheur, qu'il vendit en grande quantité, notamment à l'Armée Française.

Cela lui permit d'amasser une fortune et de se constituer un réseau de contacts qui lui ouvrit les portes de la politique locale, puis nationale. Élu député en 1906, il se revendiquait socialiste radical, mais cette position lui valut l'impopularité auprès de ses propres électeurs, ce qui entraîna sa défaite aux élections nationales de 1910.
Par la suite, il mit à profit ses relations pour favoriser la brillante carrière politique de son fils, Jean (1881-1932). Avocat, il succéda à César non seulement dans les affaires, mais aussi en politique.

Élu maire de Grasse en 1914, il dut s'engager dans l'armée pour toute la durée de la guerre, durant laquelle il fut blessé à plusieurs reprises et décoré de la Croix de Guerre. En 1919, il fut réélu maire et devint également député à la Chambre nationale.
Par la suite, Ossola occupa le poste de ministre de la Guerre dans quatre gouvernements entre 1925 et 1927, tout en conservant son influence à Grasse. Il s'attacha avec vigueur à promouvoir l'importance de l'aviation, tant pour le transport commercial que pour le rôle de l'armée de l'air dans les conflits futurs. Cependant, il ne parvint pas à obtenir le soutien de ses collègues, parmi lesquels figurait André Maginot, pour une stratégie privilégiant la puissance aérienne à la défense statique.
Il a défendu les intérêts de la région de Grasse et a joué un rôle déterminant dans la création de l'aéroport de Cannes-Mandelieu. En 1932, il est décédé dans un accident de voiture.
À l'instar de Guy de Maupassant, Jean Ossola est commémoré par une rue à Grasse, mais dans son cas, il s'agit d'une rue plus prestigieuse : le début de la rue principale de la vieille ville porte le nom de rue Jean Ossola et non de rue Droite. Un monument lui est également dédié au Jardin des Plantes.

On peut se demander si le besoin de la ville de se souvenir de lui aurait été aussi grand s'il était mort dans son lit !
Les droits d'auteur de Guy de Maupassant
Le mariage de Jean Ossola avec Simone en 1906 lui permit de contrôler les droits d'auteur des œuvres de Guy de Maupassant. Certains documents conservés aux archives départementales de Nice témoignent de sa détermination sans scrupules à maximiser ces revenus. Il avait sans doute besoin de cet argent, car la Cosmétique du Marcheur semble avoir disparu du marché dans les années 1920.
Peu après son mariage, en 1907, il écrivit aux éditeurs concernés, leur déclarant : « Je ne veux aucun intermédiaire. Je veux gérer mes affaires moi-même. Ceux qui ne négocient pas avec moi n’auront aucune autorisation… » Et, en 1908 : « Je suis l’héritier, c’est-à-dire l’auteur lui-même. J’exerce donc un droit incontestable… » Ossola était tout à fait disposé à menacer et parfois même à intenter des actions en justice pour faire valoir ses droits. Il semble avoir rendu la vie infernale à l’éditeur principal, Ollendorf. Il ne fait aucun doute que des sommes considérables étaient en jeu : une édition, publiée sous l’égide de Flammarion, a nécessité un paiement total de 200 000 francs, soit environ 150 000 euros actuels.
Ce n'est qu'après la mort subite de Jean Ossola en 1932 que sa veuve (et, bien sûr, son héritier légitime) confia la gestion des droits d'auteur à des sociétés d'écrivains. L'œuvre de Guy de Maupassant tomba finalement dans le domaine public en 1958, la durée du droit d'auteur ayant été prolongée en raison des deux guerres mondiales.
Collection Guy de Maupassant à Grasse
La bibliothèque patrimoniale de Grasse, située à Saint-Hilaire, abrite une collection de documents et de livres léguée à la ville par la succession de Jean Ossola. On y trouve notamment des documents provenant des archives de Maupassant, des épreuves de certaines de ses nouvelles et des ouvrages publiés, dédicacés à des membres de sa famille. Un exemplaire d'un recueil de nouvelles est, semble-t-il, adressé à la mère de l'écrivain.

Étant donné que la Maison Tellier est une maison close et que les nouvelles en question traitent de prostitution, l'inscription est manifestement une plaisanterie de Maupassant. Merci à Dominique Giudicelli de la Bibliothèque patrimoniale pour cette information !
On sait que Maupassant a visité Grasse lors de ses voyages sur la Côte d'Azur, mais le lien le plus fort passe par une personne qu'il n'a certainement jamais rencontrée : Jean Ossola.
Je dois cette petite histoire à deux publications, à savoir :
« Grasse et les Ossola », plusieurs auteurs, dont Gabriel Benalloul, 2012, Association Sauvegarde du Patrimoine Écrit des Alpes-Maritimes
« Un réseau familial au service d'intérêts locaux : l'exemple des Ossola à Grasse », article de Karine Deharbe, 2016, dans une série « Cahiers de la Méditerranée » publiée par Open Edition Journals.

Commentaires