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Politique et parfum à Grasse au XIXe siècle

  • Photo du rédacteur: Tom Richardson
    Tom Richardson
  • 2 févr.
  • 4 min de lecture

On trouve des rues et des écoles nommées Carnot un peu partout en France. C'est même le cinquième nom de rue le plus courant, et le troisième après « Victor Hugo » et « Gambetta » si l'on exclut « Église » et « Mairie ». Grasse possède une rue et un collège du même nom, et on accède à Cannes par le nord en empruntant le boulevard Carnot. Mais qui était-il ?


Son nom complet était Marie-François Sadi Carnot. Il fut un président de la France sans éclat de 1887 à 1894, dont on se souvient surtout en raison de sa fin tragique.

Sadi Carnot (1837-1894)
Sadi Carnot (1837-1894)

Il fut l'une des victimes d'une vague d'assassinats politiques de l'époque, qui comprenait deux présidents (Carnot et McKinley des États-Unis), une impératrice (Élisabeth d'Autriche), un roi (Umberto Ier d'Italie) et deux premiers ministres (d'Espagne).


Né à Limoges, Sadi Carnot était ingénieur de profession, mais il avait un lien indirect fort avec Grasse par le biais de la famille Chiris.


Léon Chiris

L'entreprise familiale de parfumerie Antoine Chiris, fondée en 1768 et transmise de père en fils pendant six générations jusqu'en 1967, connut un succès fulgurant et devint la plus grande entreprise de Grasse en 1880. Elle employait 350 personnes localement (sans compter les nombreux saisonniers pour les récoltes) et probablement plus de dix fois ce nombre dans le monde entier. Léon (1839-1900), représentant la quatrième génération, après avoir développé l'entreprise familiale en intégrant avec succès les nouvelles technologies, décida de se lancer en politique nationale.


Léon Chiris
Léon Chiris dans sa jeunesse, arborant une coiffure remarquablement moderne !

Léon avait certes des relations politiques – il était l'arrière-petit-neveu du révolutionnaire d'importance nationale, Maximin Isnard , et sa femme était la nièce du président français de l'époque – mais il est probable que la protection du succès continu de sa grande entreprise, dont une grande partie provenait des colonies françaises, constituait une part importante de sa motivation.


Gouvernement républicain français 1870-1914

La Troisième République fut instaurée après la défaite face à la Prusse en 1870. Elle présentait des similitudes superficielles avec le système actuel, avec un président nommant un Premier ministre, un Sénat et une Chambre des députés. Mais en réalité, elle était bien loin du système conçu par de Gaulle, qui prévoyait une présidence toute-puissante élue au suffrage direct. Le véritable pouvoir résidait au Parlement, où les notables locaux (propriétaires terriens, industriels et avocats) pouvaient exercer une influence prépondérante. Ce sont eux, et non le peuple, qui élisaient le président – c'est ainsi que Sadi Carnot accéda à cette fonction en 1887.


Si Léon Chiris souhaitait défendre ses propres intérêts, le Parlement était l'endroit idéal. Élu député des Alpes-Maritimes occidentales en 1876, il consolida sa position en devenant sénateur (au suffrage universel direct, et non par un collège électoral de conseillers locaux) en 1882, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort. Il fut l'un des premiers industriels français à se lancer en politique nationale, et sa carrière dura vingt-quatre ans. Il fut lié à Sadi Carnot par la politique, puis par alliance.


Chiris et Carnot

La famille de Carnot occupait une place importante en France depuis l'époque révolutionnaire. Son grand-père, Lazare, était connu comme « l'organisateur des victoires » pour son rôle dans la conscription des armées qui sauvèrent le régime au milieu des années 1790 et préparèrent le terrain à la domination de Bonaparte.


Lazare admirait un poète persan et, en son honneur, il prénomma son fils cadet Sadi. Sadi Carnot était un grand scientifique ; on lui doit notamment la création de la thermodynamique, une discipline physique fondamentale. Après sa mort prématurée (à 36 ans), son frère Hippolyte, lui-même ministre de l’Éducation réputé pour ses réformes, donna ce prénom à son fils, le futur président, né en 1837. Ce prénom resta associé à ce dernier tout au long de sa vie.


Léon Chiris et Sadi Carnot étaient des républicains de centre-gauche, dits « opportunistes », opposés à la droite monarchiste de l'Église, des propriétaires fonciers et de l'armée (une scission qui aboutit à l'affaire Dreyfus). Cependant, toute tendance progressiste chez Léon paraissait, selon les critères actuels, assez paternaliste : on pourrait sans doute le qualifier aujourd'hui de démocrate de droite.


Chiris et Carnot, contemporains proches, se lièrent d'amitié de façon extraordinaire par pas moins de trois mariages. Les deux filles de Chiris épousèrent les deux fils de Carnot, et la petite-fille de Carnot épousa Georges, le fils de Chiris. La mort subite de Carnot en 1894 dut être un véritable coup dur pour Chiris.

Liens matrimoniaux entre Chiris et Carnot
Liens matrimoniaux entre Chiris et Carnot

Des gains politiques pour Grasse

Grasse et son industrie du parfum ont certainement bénéficié de l'influence politique parisienne. Sadi Carnot en personne a approuvé la construction du nouvel hôpital du Petit-Paris à Grasse en 1891.


Léon a joué un rôle déterminant dans l'approbation du canal du Foulon (voir mon blog ici) et de la ligne de chemin de fer du Sud à Paris. Le premier constituait une importante source d'eau pour les champs de fleurs et pour la ville, tandis que le second assurait un axe est-ouest pour l'acheminement de matières premières comme le charbon et un transport rapide des produits de Chiris et d'autres entreprises. Le canal demeure une source d'eau essentielle pour la ville. Quatorze ans après la mort de Léon, la ville a érigé un monument à sa mémoire, toujours visible boulevard Fragonard.


Un membre de la famille Carnot a également laissé un héritage local : François, petit-fils de Sadi Carnot et de Léon Chiris, a acheté en 1918 l'Hôtel Clapiers-Cabris, rue Mirabeau, alors en piteux état, et a créé ce qui est aujourd'hui le Musée d'art et d'histoire de Provence (MAHP).

La famille Chiris
La famille Chiris a laissé d'autres traces : cette plaque, apposée sur une maison du boulevard Fragonard qui appartenait autrefois à la famille, rend hommage à la petite-fille de Sadi Carnot et de Léon Chiris.

Politique et industrie

On cite parfois en France un échange entre deux hommes politiques de l'époque. Jules Ferry, républicain opportuniste comme Chiris et grand réformateur laïque de l'éducation, et Jean Jaurès, dirigeant socialiste assassiné juste avant la Première Guerre mondiale, auraient déclaré : « Mon but est d'organiser l'humanité, sans Dieu et sans roi. » « Mais pas sans chef », aurait rétorqué Jaurès.


Léon Chiris aurait sans aucun doute été d'accord avec eux deux !


 
 
 

1 commentaire


Bruno Duprez
il y a 10 heures

Intéressante la qualification "d'opportunistes" pour ces élites de centre gauche sous la troisième république.

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