Grasse pendant la Grande Guerre
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Le déclenchement de la guerre en 1914 fut accueilli avec enthousiasme en France comme en Grande-Bretagne. Les populations des deux pays étaient persuadées que le conflit serait court et victorieux. Cela peut paraître absurde aujourd'hui, mais la dernière grande guerre franco-allemande, en 1870, n'avait duré que 44 jours ; les espoirs des populations n'étaient donc pas aussi démesurés qu'ils le paraissent actuellement !

La situation en France était bien différente de celle du Royaume-Uni. Ici, la mobilisation désignait la constitution d'une armée de 3,8 millions d'hommes, majoritairement formés par le service national au cours des vingt années précédentes. Ils représentaient près de 10 % de la population totale et près de 80 % des hommes âgés de 20 à 40 ans.
À titre d'exemple local, le confiseur devenu parfumeur, Émile Litsghy, dont j'ai parlé ici , eut trois fils. Joseph, né en 1879, appartenait à la promotion militaire de 1901 (à l'âge de 21 ans) et passa trois ans dans l'armée. Il s'estimait chanceux : il avait tiré un petit numéro au tirage au sort pour la conscription et avait été affecté à l'artillerie. S'il avait tiré un numéro élevé, il aurait été dans l'infanterie ou, pire encore, dans la marine ! Jean-Jacques (1905) et Léopold (1906) suivirent. Tous trois partirent immédiatement au front en 1914.
En revanche, la « mobilisation » en Grande-Bretagne se résumait en réalité à l'envoi de la Grand Fleet à Scapa Flow, dans les Orcades, pour dominer la mer du Nord. Son armée entraînée ne comptait que 700 000 hommes, soit moins de 2 % de la population, et les soldats réguliers du British Expeditionary Force envoyés en France n'étaient que 90 000 en août 1914.
Mobilisation à Grasse
Des affiches ont fleuri dans les rues de Grasse le 2 août. Le lendemain, des trains militaires ont commencé à quitter la gare PLM (aujourd'hui gare de Grasse). Ils transportaient d'abord les soldats professionnels du 23e régiment de Chasseurs Alpins, stationnés à Grasse, vers le front alsacien. Ils étaient stationnés à Grasse pour défendre la frontière italienne, mais l'Italie avait proclamé sa neutralité.

Les réservistes mobilisés suivirent. Les usines et l'agriculture perdirent brutalement une grande partie de leur main-d'œuvre, et les écoles leurs enseignants. Même le maire, Jean Ossola, partit au front. On ignore le nombre exact de personnes qui quittèrent Grasse, mais si cette ville était représentative de la population nationale, moins d'un quart des jeunes adultes restèrent actifs.
Des citoyens allemands de Grasse furent internés et dépossédés de leurs biens. Parmi eux figuraient Frederick Rost, propriétaire du Grand Hôtel, et les propriétaires de la parfumerie Bernard Escoffier .
La réalité se lève
La réalité rattrapa vite le temps et l'optimisme initial s'évanouit. Dès la mi-septembre, des réfugiés des zones occupées du nord de la France commencèrent à affluer à Grasse, suivis de près par de nombreux soldats blessés. L'hôpital de Grasse, alors situé à Petit-Paris, fut rapidement saturé et l'ordre fut donné de transformer des hôtels, dont le Grand, le Victoria et le Beau-Soleil, le Collège des Garçons (aujourd'hui Lycée Amiral de Grasse), et même le casino en hôpitaux militaires.

Plus de 100 Grassois figuraient parmi les morts de 1914 et plus de 900 blessés arrivèrent entre septembre 1914 et mi-2015. La ville fut alors profondément choquée et prit conscience de la gravité de la guerre.
La nourriture
Bien que les approvisionnements alimentaires aient été restreints au Royaume-Uni et en France, les raisons étaient bien différentes. La France était une société beaucoup plus agricole, avec plus de 40 % de la population vivant directement de la terre, contre seulement 10 % au Royaume-Uni. La réduction des approvisionnements alimentaires résultait en grande partie de la perte de certaines des terres les plus fertiles au profit des occupants allemands, car dans le reste de la France, les femmes des campagnes considéraient comme naturel d'assumer le travail des hommes disparus. Le chef du gouvernement, René Viviani, avait lancé un appel célèbre en ce sens, mais il ne sembla pas vraiment nécessaire.

Un tel appel à une population majoritairement urbaine au Royaume-Uni aurait suscité l'incompréhension !
Pour le Royaume-Uni, ce sont les pertes de navires dues aux attaques allemandes dans l'océan Atlantique qui ont provoqué les pénuries en bloquant les importations de céréales (en provenance d'Amérique du Nord) et de viande (en provenance d'Argentine), dont les Britanniques étaient dépendants. En 1917, le gouvernement a tenté d'accroître la production alimentaire nationale en créant une « Armée de terre féminine ». Avec seulement 100 000 femmes inscrites, l'initiative n'a pas rencontré un grand succès.
Mais le résultat fut similaire : dans les deux pays, les produits de base comme le pain, le sucre et la viande étaient de mauvaise qualité, rationnés et soumis à un contrôle des prix. Un marché noir s’était développé et la fraude, notamment la falsification du vin et du lait, était devenue monnaie courante.

L'industrie locale
Grasse et sa région ont souffert de l'occupation ou de la fermeture des mines de charbon du nord, ce qui a limité l'activité des usines et fortement réduit la production de gaz de charbon provenant de l'usine de Grasse, située près de la gare. Les recettes fiscales ont chuté de manière significative au moment même où les dépenses de la ville pour accueillir les réfugiés et prendre en charge les familles des soldats explosaient.
Les hivernants, bien sûr, ne sont pas arrivés, mais l'autre moteur de la prospérité de la ville, les parfumeries, a continué de fonctionner. Même si elles ne pouvaient se procurer toutes les matières premières nécessaires, certaines ont continué à approvisionner leurs marchés d'exportation et d'autres, comme Chiris et Lautier, se sont reconverties dans la fabrication d'explosifs et de produits chimiques pour les gaz toxiques.
Les années suivantes
Certaines activités reprirent dès 1916. Le casino, le cinéma et le théâtre, fermés en 1914, rouvrirent après le succès (relatif) français à Verdun, et la prostitution prospéra apparemment dans certains bars de la ville basse. Et ce, malgré des règles limitant l'ouverture des bars aux seuls soldats, qui faisaient peut-être écho aux lois sur les licences adoptées au Royaume-Uni à la même époque. Contrairement à la Grande-Bretagne, ces lois ne survécurent pas à la guerre !
La main-d'œuvre s'organisa mieux. En 1917, le préfet du département proposa plusieurs centaines d'ouvriers venus d'Indochine française, et en 1918, l'armée envoya des réfugiés serbes pour les moissons. Même certains hôtels (le Beausoleil et le Victoria) rouvrirent leurs portes durant l'hiver 1917-1918.
L'Armistice
L'armistice de novembre 1918, comme partout en Europe, fut accueilli avec joie à Grasse. De nombreux concerts, messes et processions furent organisés pour célébrer la fin du conflit.
En termes de pertes humaines, Grasse a été moins touchée que d'autres régions de France. Le bilan inscrit sur le monument aux morts du Petit-Puy représente environ 1,5 % de la population d'avant-guerre, contre environ 3 % pour l'ensemble du pays. Grasse a également eu la chance que la vague de grippe espagnole (qui a en réalité pris naissance aux États-Unis) qui a ravagé l'Europe en 1918-1919 ait fait relativement moins de victimes que dans le reste du pays.
Néanmoins, la population estimée de Grasse en 1921 chuta à environ 19 000 habitants et il fallut attendre 1930 pour qu'elle dépasse son niveau d'avant-guerre.

Joie pour la famille Litsghy
Émile eut de la chance, car tous ses fils survécurent. Joseph, peut-être en raison de son âge, ne partit pas au front, mais les deux autres furent blessés. Jean fut réaffecté comme cuisinier en 1917 à l'hôpital provisoire de la Gallia à Cannes. Léopold fut blessé à deux reprises et, pauvre homme, ne fut démobilisé qu'en mars 1919. Qu'il soit ensuite devenu hôtelier, gérant du Victoria à Grasse, témoigne de sa grande force de caractère.
Commémorations
Lorsqu'on lit les noms gravés sur le monument aux morts de Grasse, devant la cathédrale, la même pensée nous vient à l'esprit que pour des centaines de monuments similaires à travers la France : outre leur nombre impressionnant, on remarque la récurrence des mêmes patronymes locaux. On y trouve notamment Cresp et Hugues (pas moins de huit fois chacun), Raybaud (quatre fois) et Gastaud, Perdigon, Roystan et Latty (trois fois chacun).

L'autre fait marquant à Grasse est le nombre de noms d'origine italienne. L'afflux de migrants économiques du Piémont et de Ligurie ces trente dernières années se reflète dans les patronymes. Cinq noms à consonance italienne apparaissent deux fois : Dutto, Prato, Leotardi, Sartori et Bosio, et il y en a beaucoup d'autres. Dès le début de la guerre, le maire avait remercié les résidents italiens de Grasse pour leur soutien.
Grasse possède deux stades en dehors de la ville, ceux de Jean Girard et de Louis Perdigon. Tous deux portent le nom de héros de la Seconde Guerre mondiale.
Parmi les autres sources utilisées pour cet article, notamment les archives de Grasse, j'ai utilisé un livre d'Émile Litsghy (le fils de Léopold), « On lui disant Maubert-la-pièce », TAC Motifs, 1999, et une brochure publiée par la ville en 2014, « Grasse se mobilise 1914/1918 ».



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