Comment la technologie du parfum a façonné la ville de Grasse
- Tom Richardson
- 2 août 2025
- 7 min de lecture
Peu de villes ont été autant marquées par l'évolution technologique de leur industrie principale que Grasse. De l'introduction de l'enfleurage à la fin du XVIIIe siècle aux produits chimiques de synthèse et aux techniques d'extraction avancées d'aujourd'hui, l'industrie du parfum de la ville a évolué tout en conservant le savoir-faire caractéristique de Grasse.
Il ne s'agit pas d'une succession de procédés. Au contraire, l'antique technique de l'enfleurage est encore employée aujourd'hui pour certains parfums haut de gamme. Mais chaque nouvelle technologie a, à des degrés divers, façonné le développement de Grasse.
1790-1860 Le développement de l'enfleurage
L'enfleurage est un procédé d'extraction ancestral basé sur l'absorption des huiles essentielles par les graisses. Il existe deux méthodes. L'enfleurage à chaud consiste à faire fondre des graisses animales dans de grands récipients. Lorsque l'on ajoute les fleurs, leurs essences sont absorbées par la graisse. L'enfleurage à froid consiste à étaler les graisses sur des cadres et à y insérer quotidiennement les fleurs pendant environ trois mois, jusqu'à saturation des fleurs. Dans les deux cas, la graisse saturée est éliminée par lavage à l'alcool dans une machine à battre, ce qui permet d'obtenir une absolue.
L'enfleurage à chaud ne convient qu'à certaines fleurs, comme les violettes, les roses de mai, les fleurs d'oranger et l'acacia. D'autres fleurs plus délicates, notamment le jasmin et la tubéreuse, ne peuvent être traitées qu'à froid, une technique particulièrement exigeante en main-d'œuvre. Les deux images ci-dessous, bien que beaucoup plus récentes, donnent une idée du nombre d'ouvriers (majoritairement des femmes) nécessaires.

Avec l'introduction de l'enfleurage à froid à Grasse à partir de 1780 environ, les parfumeries eurent besoin de vastes ateliers, remplaçant les petits ateliers traditionnels. L'absence de transports publics nécessitait également une main-d'œuvre abondante et locale. Heureusement, Grasse pouvait non seulement fournir cette main-d'œuvre (sa population d'environ 12 000 habitants en faisait une ville importante en 1800), mais les bâtiments étaient également disponibles.
Pendant la Révolution, les prêtres, religieuses et moines des couvents de Grasse, notamment les Augustins, les Ursulines, les Dominicains et les Franciscains, furent expulsés. Nombre de ces vastes espaces libérés, jouxtant les logements des ouvriers, furent transformés en parfumeries. Une ou deux, comme Niel et l'actuelle Fragonard, subsistent encore, tandis que d'autres conservent des vestiges.

Ainsi, alors que les propriétaires d'usines auraient pu chercher de nouveaux bâtiments en périphérie, Grasse a conservé sa base industrielle dans et autour de la vieille ville durant la première moitié du XIXe siècle.
1860 Introduction de la distillation à la vapeur
Tout comme l'enfleurage, la distillation des essences est connue et pratiquée depuis l'Antiquité. Elle repose sur le principe que la vapeur d'eau capture également les huiles essentielles. Elle nécessite un alambic : deux récipients reliés par un long tube courbé, sous l'un desquels on place un feu.
Ce qui a fait toute la différence à partir de 1860 environ, c'est le remplacement du feu par la vapeur produite par une chaudière, un procédé bien plus efficace, plus facile à contrôler et, surtout, capable de fournir des volumes beaucoup plus importants. Il ne pouvait toutefois être utilisé que pour certaines plantes : l'enfleurage restait employé pour le jasmin et la tubéreuse.

L'avènement de la distillation à la vapeur a déclenché la révolution industrielle de Grasse. La productivité a augmenté, mais les volumes aussi, rendant indispensable une main-d'œuvre locale et nombreuse. Les images de Grasse à cette époque sont dominées par les cheminées fumantes.
Des tentatives ingénieuses furent entreprises pour utiliser des locaux situés en ville. Hugues Ainé parvint à relier deux sites, dont l'ancien prieuré dominicain, par un tunnel sous les rues, et une chaudière à vapeur fut installée rue Mirabeau. Mais la plupart des usines durent se situer hors de la vieille ville.

De plus, la vapeur nécessitait du combustible, et au milieu du XIXe siècle, cela impliquait le charbon. L'arrivée de la première ligne de chemin de fer (Paris-Lyon-Méditerranée, au départ de Cannes), destinée au transport de marchandises et de voyageurs, a donc influencé le choix des nouveaux emplacements pour les propriétaires. Plusieurs ont opté pour un emplacement sur ou à proximité de l'actuelle avenue Pierre Sémard, sur le versant de la vallée, au-dessus de la nouvelle gare.
Une autre source de nouveaux emplacements fut le remplacement ou la réutilisation des moulins de la vallée du Riou Blanquet, à l'est immédiat de la vieille ville, qui tombaient en désuétude à mesure que les cultures de parfums remplaçaient les olives et les céréales d'autrefois. Mais, comme le montre la carte, des sites sur des terres agricoles au sud et plus à l'est furent également aménagés.

Bon nombre de ces sites sont encore identifiables, notamment Sozio, Warrick Brothers, Bernard-Escoffier (voir mon blog ici ) et surtout Molinard et Roure-Bertrand.

Plusieurs, notamment Roure et Chiris, étaient très grandes et dominaient leurs localités, comme le montre également l'illustration de l'usine de Tombarel.
L'une des anomalies était Bruno Court, une usine qui ne fut aménagée qu'en 1870, mais qui occupait en réalité l'ancien prieuré franciscain (les Cordeliers) à la limite nord de la vieille ville. Depuis l'expulsion des frères, le bâtiment avait servi à diverses fins, notamment comme entrepôt.
L'introduction de la distillation à la vapeur eut pour effet de disperser les usines en périphérie de la vieille ville, souvent sur des terres agricoles, mais toujours à proximité des travailleurs du centre. Toutes les usines de la vieille ville ne cessèrent pas leur activité, mais leur sort était scellé.
1900 L'avènement des procédés chimiques
À la fin du XIXe siècle, les progrès du génie chimique, en grande partie issus de l'immense industrie allemande des produits chimiques et des colorants, ont à nouveau transformé la technologie des parfums.
La première technique véritablement chimique consistait à utiliser des solvants volatils pour dissoudre la matière végétale. Preuve que rien n'est nouveau sous le soleil de Grasse, les essences étaient extraites à l'éther dès le XVIIIe siècle, mais le procédé était dangereux et coûteux. À partir de 1900 environ, des solvants modernes plus adaptés, tels que l'hexane et l'éthanol, devinrent disponibles en grande quantité. L'hexane pouvait être utilisé pour traiter le jasmin et la tubéreuse, remplaçant ainsi l'enfleurage, ainsi que la rose, la fleur d'oranger, la violette et d'autres matières premières importantes dans la région de Grasse.
L'utilisation de solvants nécessitait de grands halls bien ventilés. Un ou deux propriétaires purent agrandir leurs propriétés : Bruno Court trouva un terrain près des anciens Cordeliers pour y construire un nouveau bâtiment et Jean Niel put étendre le site des Ursulines vers le sud.

D'autres terrains existants aux alentours de la ville offraient suffisamment d'espace pour s'agrandir. Chiris put ainsi construire la « mosquée » sur son terrain (qui était auparavant le couvent des Capucins). Elle existe encore aujourd'hui, bien que le Palais de Justice ait remplacé tous les autres édifices.

D'autres dans une situation similaire, tous situés aux alentours de la vieille ville, étaient Méro et Boyveau, Lautier Fils, Roure-Bertrand, Pilar, Sozio et Tombarel.
La décision de rester plutôt que de partir vers de nouveaux lieux a sans doute été facilitée par l'arrivée d'une autre ligne de chemin de fer pour transporter des marchandises à destination et en provenance de la ville, le Chemin du Sud reliant Nice à Draguignan, en 1890.

Mais comme le montre la carte, au début du XXe siècle, de nouvelles parfumeries, dont plusieurs relocalisées, s'étaient installées plus loin du centre historique. Lautier s'établissait près de l'actuelle gare, CAL et Cavallier Frères déménagèrent de Sainte-Lorette à Saint-Claude, et Robertet agrandit considérablement son site de Sidi-Brahim. Charabot, qui intégra l'ancienne entreprise Hugues Ainé, créa un nouveau site à l'ouest, quittant son ancien emplacement donnant sur la rue Mirebeau. Payan-Bertrand est toujours installé aujourd'hui à son emplacement de Saint-Mathieu, datant de 1907.
Années 1940 et suivantes
Après la Seconde Guerre mondiale, l'industrie du parfum à Grasse connut une évolution constante, impulsée par l'innovation technologique, notamment dans le domaine des produits chimiques de synthèse, et par l'arrivée d'entreprises extérieures à la région. À partir de 1950, le Plan de Grasse devint le lieu de prédilection. Son terrain plat facilitait grandement la construction, et le développement rapide du logement dans les années 1950 et 1960, conjugué à la modernisation des transports en commun, offrit à la main-d'œuvre des conditions de vie bien meilleures que dans les rues étroites de la vieille ville.
L'industrie clé de Grasse a connu des moments difficiles dans les années 1950 et 1960, lorsque les capitaux extérieurs ont révolutionné le secteur, mais ont aussi dévasté l'entrepreneuriat local. Pourtant, certaines entreprises familiales bien gérées (Mane et Robertet sont les plus importantes, mais on peut également citer Payan-Bernard et Jean Niel) ont su surmonter ces difficultés et assurer la prospérité du secteur à Grasse et dans ses environs. J'y reviendrai plus en détail prochainement.
La scène aujourd'hui
Cette dernière carte montre ce qui reste des parfumeries du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle dans et autour de la vieille ville aujourd'hui.

La plupart des bâtiments situés dans et autour de la vieille ville, lorsqu'ils ont subsisté, ont été entièrement réaménagés ou sont tout simplement désaffectés. Il est difficile d'imaginer comment certains (comme l'imposant bâtiment Jean Niel rue du Barri) pourraient être réutilisés.
Seuls trois sites d'une certaine importance, situés près de la vieille ville, sont encore associés à la parfumerie. Fragonard et Molinard sont aujourd'hui des sites touristiques, tandis que le site de Charabot (désormais intégré à Robertet) est toujours dédié à la recherche, au développement et à l'administration. Plus loin, les usines Payan-Bertrand, Schmoller & Bompard (aujourd'hui Xcentipharm) et Robertet, datant du début du XXe siècle, produisent encore des parfums.
*Toutes les cartes de cet article ont été créées à l'aide de Google My Maps.



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