La Route Napoléon et une vie extraordinaire
Lorsque Napoléon Bonaparte arriva à Golfe-Juan en 1815 avec quelques centaines de soldats fidèles, il craignait que sa petite armée ne soit submergée et qu'il ne soit lui-même arrêté. Aussi, non seulement il débarqua sur une plage méditerranéenne isolée, mais il pénétra ensuite en France par une route secondaire, traversant les montagnes via Grasse, Digne et Grenoble, plutôt que d'emprunter la voie principale par la vallée du Rhône.
La route en question, alors connue sous le nom de Route des Alpes d'Hiver, fut rebaptisée Route Napoléon en 1932. En juin de la même année, une cérémonie d'inauguration de quatre jours eut lieu le long de la nouvelle route. Elle fut célébrée par une assemblée de personnalités, parmi lesquelles le ministre national du Tourisme, les préfets de quatre départements, les commandants de quatre bataillons du régiment des Chasseurs Alpins, plusieurs sénateurs et de nombreux maires… ainsi qu'un humble prêtre du nom de Jules Chaperon.
Pourquoi était-il là ? Parce que c'était lui qui avait eu toute l'idée !
Fondateur et président du Syndicat d'Initiative pour le Val d'Artuby, traversé par Napoléon en 1815, Jules Chaperon proposa la création de la Route afin d'attirer les touristes dans sa région montagneuse. Dix-sept ans et une guerre mondiale plus tard, son projet se concrétisa.

Chaperon ne fut jamais qu'un curé et un aumônier militaire, mais il mena une vie extraordinaire et très riche. Nous en savons beaucoup grâce à son journal intime. Plusieurs volumes originaux sont conservés aux archives de la bibliothèque patrimoniale de Grasse, à Saint-Hilaire ; ils ont servi de base à une biographie* publiée en 2000.
Un incident international
Né en 1877 et ayant grandi près de Vienne, dans le Dauphiné, Chaperon étudia la théologie dans un séminaire tunisien. Il fut présent lors du tristement célèbre incident de Fachoda en 1899, sur le Nil, dans l'actuel Soudan du Sud. Cet « incident » fut une confrontation entre 150 soldats coloniaux français et 1 500 soldats égyptiens commandés par les Britanniques, à bord de cinq canonnières. L'affrontement faillit déclencher une guerre franco-britannique. La situation était si grave que la reine Victoria songea à annuler sa visite annuelle sur la Côte d'Azur !

En 1900, Chaperon fut hospitalisé à Hyères pour tuberculose et on lui conseilla, comme c'était souvent le cas à l'époque, de se retirer dans les montagnes pour sa santé.
Le prêtre-organisateur
Ordonné prêtre en 1902, il fut affecté à un petit groupe de paroisses du nord du Var, centrées autour de La Martre, dans la vallée de l'Artuby. Ce village se situe à 50 km au nord-ouest de Grasse, à environ 1 000 m d'altitude.
Se trouvant dans une région agricole pauvre, Chaperon entreprit d'améliorer radicalement le bien-être et le salut spirituel de ses paroissiens. Il créa dans sa haute vallée ce qui s'apparentait à une série de services sociaux, dont une maison de retraite, diverses associations caritatives et économiques, et l'un des premiers villages de vacances de France.
Passionné d'histoire locale, il ouvrit un petit musée, organisa des fêtes pour attirer les visiteurs et créa le Syndicat d'Initiative (office de tourisme) de l'Artuby. Ayant peut-être découvert la halte de Bonaparte à l'auberge du Logis du Pin (à environ deux kilomètres de La Martre), il proposa en 1913 l'idée de la Route Napoléon.

L'orphelinat
S'appuyant sans doute sur sa propre expérience, il était également passionné par la prévention et le traitement de la tuberculose. En 1903, il fonda l'association « Notre Montagne » qui collecta des fonds pour secourir les enfants abandonnés atteints ou menacés par la « peste blanche », comme on l'appelait alors. Dès 1906, il avait réuni suffisamment d'argent pour acheter une maison délabrée près de La Martre qui, avec l'aide de sa cousine et amie d'enfance, Émilie Morel, devint le noyau d'un orphelinat. En 1912, celui-ci fut transféré dans une maison beaucoup plus grande, à proximité du village. Lorsque la guerre éclata en 1914, avec Émilie, il y ajouta un hôpital militaire pour les soldats blessés et convalescents.

La Grande Guerre
Chaperon tenta de s'engager dans l'armée en 1914, mais on lui répondit qu'il était trop âgé, à 37 ans. En 1916, il parvint cependant à devenir aumônier militaire sur le front de l'Ouest. Son journal de mars 1917 décrit avec force détails les conditions de vie, non seulement des soldats français, mais aussi des Allemands faits prisonniers, autour d'un village situé en contrebas et inondé sur les bords de la Marne, entièrement détruit par les combats.
Insatisfait de ces expériences, il fut ensuite affecté aux troupes françaises qui aidèrent les Italiens à vaincre définitivement l'Autriche-Hongrie en Vénétie en 1918. Stationné sur ce front, dans les collines surplombant le Piave, son journal révèle un niveau de mysticisme peut-être surprenant chez un prêtre : « La nuit est tiède…la lune, la vieille Phébée paienne, confidente des astrologues et des amants, s'est juchée discrètement sur l'épaule décharnée du mont Bertagia….visage de la nuit, lune au disque sacré, toi que Dante a nommé une perle éternelle, regarde, je suis venu prier contre le rocher froid… »

Expériences en Turquie
Après la fin de la guerre à l'ouest, la France figurait parmi les alliés qui soutenaient les tentatives de la Grèce de s'emparer des territoires anatoliens situés dans l'actuelle Turquie. Elle comptait alors une importante population d'origine grecque dans des villes comme Smyrne (aujourd'hui Izmir). C'est pourquoi de nombreuses rues en France (notamment à Cannes et Beaulieu) portent encore le nom de « Venizélos » : Eleftherios Venizélos était le Premier ministre grec qui mena son peuple dans cette invasion qui se solda par un désastre.
Chaperon se trouvait en Turquie lors d'un épisode terrible à Gaziantep, en Cilicie, dans le sud-est du pays. Gaziantep, alors appelée Aintab, abritait une importante population arménienne qui avait énormément souffert du génocide de 1915. Début 1920, des soldats nationalistes, sous le commandement de Mustafa Kemal (futur Atatürk), assiégèrent la ville, mais une colonne française vint à la rescousse des Arméniens. Les combats entre Français, Turcs et Arméniens se poursuivirent jusqu'au retrait des Français fin 1921, laissant les Arméniens à la merci des Turcs. Les carnets de Chaperon relatent ses expériences éprouvantes sur place.

Il a ensuite travaillé à Istanbul, où son séjour à Gaziantep l'a particulièrement sensibilisé au sort des réfugiés arméniens d'Anatolie, et il a pu organiser le transfert de certains enfants arméniens à Notre-Montagne.
Orphelinat à Grasse
Durant les années d'absence de Chaperon, c'est Émilie Morel qui a dirigé les activités à La Martre, géré Notre Montagne puis organisé le voyage des orphelins de Turquie.
L'orphelinat de La Martre était petit, isolé et soumis à des hivers rigoureux. À son retour en France en 1922, Chaperon chercha un emplacement plus vaste. Il le trouva dans une ferme abandonnée sur le chemin des Hautes Ribes, à Saint-François-de-Grasse. À leur arrivée, lui, son personnel et les enfants durent plus ou moins camper sur place.

Un pionnier de la collecte de fonds aux États-Unis
Il fallait de l'argent pour reconstruire le site et Chaperon partit à sa recherche, principalement aux États-Unis. Entre 1924 et 1932, il se rendit chaque année à New York et y constitua un réseau de donateurs. Seule la Grande Récession mit finalement un terme à ses voyages.

Après son dernier voyage annuel en 1932, Chaperon, alors âgé d'une cinquantaine d'années, avait déjà vécu plusieurs vies. Il méritait amplement cette retraite paisible, consacrée aux orphelins pendant les vingt années suivantes ! Pourtant, il continuait d'organiser des événements : en 1931, une commémoration de la victoire de l'amiral de Grasse sur les Britanniques dans la baie de Chesapeake ; en 1935, un défilé napoléonien à La Martre ; et en 1937, un mémorial dédié à l'un des généraux de Napoléon à Escragnolles.

Émilie Morel
Il est clair qu'Émilie, femme d'une force de caractère exceptionnelle, était la plus proche collaboratrice de Jules Chaperon, partageant ses profonds engagements humanitaires et religieux. Elle périt dans un accident de voiture en 1937, alors qu'elle conduisait seule près de La Martre ; ce fut sans doute le coup le plus dur que Chaperon ait jamais subi. Ses dernières années furent assombries par cette perte, sa santé déclinante, puis la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, même s'il trouva la force d'effectuer un dernier voyage à New York en 1947.
Hommages à Chaperon et Morel
Chaperon est décédé à Grasse en 1951. Lui et Émilie partagent une tombe et une pierre tombale au cimetière Sainte-Brigitte.

Une cérémonie commémorative a eu lieu en 2011 à la cathédrale de Grasse, à l'occasion du 60e anniversaire de sa mort. Aujourd'hui, l'orphelinat Notre-Montagne est devenu les résidences de vacances Lou Naouc. Chaperon, pionnier des colonies de vacances, aurait sans doute approuvé ce projet.
Mais son plus bel hommage est peut-être la Route Napoléon. Lorsque vous voyez tous les panneaux le long de la Route, les communes qui la revendiquent, les abeilles symboliques qui ornent le début de la route pénétrante au-dessus de Cannes, le site web de la Route ( www.route-napoleon.com/ile-delbe-et-cote-dazur/la-martre ), etc., etc., souvenez-vous de Jules Chaperon.
*La Vie Mouvementée du Curé Jules Chaperon, Roger Fauck, L'Harmattan, 2000.



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