La triste histoire de Bertrand Frères
- 13 juin 2025
- 5 min de lecture
Bertrand Frères est l'une des parfumeries méconnues que je présente sur mon blog ici.. Fondée par les frères éponymes, son usine était installée dès 1865 avenue Font-Laugière, en haut de la vallée du Riou Blanquet. Le site a été considérablement agrandi au fil des années, avec la construction d'une nouvelle aile dans les années 1920, conçue par Léon Le Bel , l'architecte grassois en vogue à l'époque.
Mais comme pour tant d'usines de ce type dans la ville même, l'emplacement restreint, combiné à la nécessité de mettre en œuvre de nouvelles technologies, a rendu indispensable la création d'un nouveau site, utilisant en l'occurrence le procédé d'extraction alors nouveau par solvants volatils.
Bertrand Frères possédait une roseraie sur le Plan de Grasse, sur la route de Plascassier; c’est là que fut construite la nouvelle usine, également conçue par Léon Le Bel et construite dans les années 1920. L’entreprise connut un grand succès et le site fut régulièrement agrandi jusque dans les années 1990. L’ancien site de Font-Laugière cessa ses activités dans les années 1980 et abrite aujourd’hui la résidence Roses de Mai.

Dans les années 1950 et 1960, de nombreuses parfumeries grassoises ont été soit intégrées à de plus grands groupes (Charabot par Robertet, Bruno Court par Mané et Bérenger fils par Molinard, par exemple), soit rachetées par de grandes entreprises chimiques désireuses de se diversifier dans les parfums et les arômes (Mero & Boyveau racheté par Sanofi ou CAL par Pfizer). Si le regroupement sous l'égide de grands groupes gérés et contrôlés localement, comme Mané et Robertet, a été très fructueux et a permis l'émergence d'entreprises de renommée mondiale, nombre d'autres transformations ont entraîné des fermetures ou le maintien de ces parfumeries en tant que filiales de grands groupes, sans véritable ancrage local.
Bertrand Frères appartenait à cette dernière catégorie, mais son sort fut finalement encore plus funeste. Contrairement à d'autres, l'entreprise resta indépendante jusqu'en 1967, mais son évolution ultérieure illustre les conséquences d'une perte de contrôle local.
En 1967, Bertrand Frères est racheté par le géant anglo-néerlandais des biens de consommation Unilever, au sein de sa filiale britannique Proprietary Perfumes Ltd ; la société devient alors « Bertrand Frères PPL ». En 1977, elle est intégrée à une autre entité d’Unilever, Proprietary Perfume and Flavours, et prend le nom de « Bertrand Frères PPF ». En 1987, Unilever acquiert Naarden, fournisseur néerlandais et international d’arômes et de parfums, et le fusionne avec PPF pour créer une nouvelle entité : Quest. Le nom Bertrand Frères disparaît alors.
Quest a été vendue par Unilever en 1997 à Imperial Chemical Industries, un géant britannique de la chimie de base qui a tenté, sans grand succès, de se reconvertir en fabricant de produits chimiques de spécialité. L'activité Quest a ensuite été cédée à Givaudan en 2005, mais entre-temps, celle de Bertrand Frères avait été vendue à Biolandes en 1998. Ironie du sort, Biolandes ressemble beaucoup à plusieurs parfumeries grassoises prospères : un producteur indépendant et familial d'extraits de plantes aromatiques utilisés en parfumerie, bien-être et nutrition, avec une forte identité locale, en l'occurrence dans les Landes, dans le sud-ouest de la France. En 2006, l'entreprise a brutalement cessé ses activités sur le site de la route de Plascassier et semble avoir transféré l'ensemble de ses machines ailleurs.
Le site existe toujours, mais dans un état quasi-abandonné, comme vous pouvez le constater :

À en juger par le panneau « À vendre », Biolandes espère toujours le vendre. Des tentatives répétées de réhabilitation, y compris avec des financements publics, sont restées vaines, malgré tous les efforts de la mairie.

Le problème semble provenir, au moins en partie, du ruisseau de la Mourachonne qui longe le site et présente un risque important d'inondation. Alimenté par les eaux de la vallée du Rossignol, ce ruisseau, paradoxalement, constitue un élément géographique essentiel au développement de Grasse et compromet peut-être le potentiel d'un site majeur du Plan de Grasse.
Une triste histoire qui illustre l'importance cruciale de la gestion et du contrôle locaux dans un secteur industriel spécialisé comme celui des arômes et des parfums de Grasse.
Mise à jour de juin 2025
Lorsque j'ai écrit cet article de blog en juin de l'année dernière, j'ignorais que le site de Biolandes avait déjà été vendu à un fonds d'investissement public connu sous le nom d'EPF-PACA, ni qu'à la fin de 2023, l'EPF avait signé un accord avec Givaudan SA pour le développement du site.
Givaudan, entreprise suisse figurant parmi les leaders mondiaux des parfums et arômes, a récemment annoncé son projet, les risques d'inondation du site étant désormais écartés. Il s'agit de la construction d'un important centre de recherche et d'innovation. La plupart des bâtiments existants seront démolis, mais ceux classés monuments historiques, datant de l'époque de Bertrand Frères et Léon Le Bel, et notamment la cheminée, devraient être conservés.
Le site fera partie de la division « House of Naturals » de Givaudan, créée en 2024 pour concentrer ses compétences dans le domaine des ingrédients naturels. L’entreprise semble considérer son investissement à Grasse comme un moyen de tirer parti de l’expertise locale. Elle possède déjà Expressions Parfumées à Mouans-Sartoux, et le PDG du groupe affirme sur le site internet de Givaudan qu’elle ambitionne de devenir un acteur majeur du secteur des produits naturels .

Givaudan est profondément enraciné à Grasse, et son histoire remonte à l'entreprise d'Antoine Chiris . La page consacrée à son patrimoine sur son site web commence par ces mots : « Nos racines remontent à 250 ans, à Grasse, en France, où le parfum était utilisé pour masquer les odeurs du tannage des gants. C'est là qu'en 1768, Antoine Chiris a transformé sa passion pour le parfum, d'une activité artisanale, en un véritable empire. »
L'histoire de l'entreprise est très complexe, mais au fil du temps, les sociétés qui ont précédé Givaudan ont acquis non seulement Chiris, mais aussi Roure-Bertrand, les deux plus grandes entreprises de Grasse avant la Première Guerre mondiale. Elle a même failli inclure la société Bertrand Frères, vendue à Biolandes peu avant que Givaudan ne rachète sa maison mère, Quest, à Unilever en 2007.
La disparition de Bertrand Frères reste une triste histoire, mais voir Givaudan investir massivement à Grasse et réutiliser un site industriel abandonné est un signe prometteur pour l'avenir.



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