Les demeures disparues de Grasse
- 10 janv.
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La période allant approximativement de 1945 à 1973 est connue en France sous le nom des « Trente Glorieuses » en raison de la croissance économique et de la prospérité de cette époque. Mais ce fut aussi une période d'exode rural. En 1945, pas moins de 35 % de la population active travaillait encore dans l'agriculture, contre seulement 9 % en 1973. Il en résulta une frénésie de construction : tous ces immeubles d'appartements sans charme des années 1950 et 1960, ces écoles et ces bâtiments publics construits à la hâte. (Le même phénomène s'est produit au Royaume-Uni, mais davantage pour remplacer les taudis des XVIIIe et XIXe siècles que pour accompagner un exode rural : la population agricole britannique ne représentait pas plus de 6 % en 1945).
Il est évident que Grasse n'a pas fait exception à la règle : il suffit de regarder notre bureau de poste, par exemple. Mais la ville possédait, aux abords de la vieille ville, une multitude de grandes maisons, souvent entourées de vastes jardins, construites lors d'une précédente période de forte croissance immobilière. Les nouvelles technologies de la « révolution industrielle » à Grasse, des années 1870 jusqu'à la Première Guerre mondiale, ont enrichi les familles de parfumeurs, au moment même où arrivaient les « hivernants » (résidents d'hiver) ultra-riches. Cette conjonction a favorisé l'essor de somptueuses villas sur les flancs de la ville.

Certains subsistent encore, souvent occupés par plusieurs personnes, mais nombre des plus grands ont été démolis et leurs emplacements réaménagés. J'en ai sélectionné quatre.
Villa Harjès
John Henry Harjes, né en Suisse et ayant fait fortune comme banquier aux États-Unis et en France, était un exemple typique des « hivernants », bien que plus riche encore que la plupart d'entre eux. Sa banque, Drexel Harjes, prêta de l'argent au gouvernement français après la guerre de 1870 contre la Prusse. Elle était étroitement liée à la banque américaine J.P. Morgan, qui finit par l'absorber.
John Henry fit construire sa villa entre 1902 et 1905 comme résidence d'hiver, en complément de sa résidence principale parisienne. Il n'eut pas le temps d'en profiter, décédant en 1914, mais la maison resta dans sa famille, léguée d'abord à son fils, lui aussi banquier, qui trouva la mort dans un accident de polo en 1926. Pendant la guerre, elle servit de quartier général militaire allemand et fut bombardée sans succès par les Américains.

Les Harjes furent d'importants bienfaiteurs de l'Hôpital américain de Paris, qui hérita de la villa de la succession de John Henry en 1970 après le décès de sa petite-fille. L'hôpital la vendit aussitôt à des fins immobilières et elle abrite aujourd'hui un ensemble de résidences appelé Emeraude.
La propriété s'étendait sur sept hectares à flanc de colline à Malbosc, près de Grasse. Une description contemporaine la qualifie de « bâtie avec des pierres magnifiquement sculptées » et d'« œuvre d'art unique en son genre ».
Villa des Olivettes
Séparée de la Villa Harjès par le Rioucougourde, un ruisseau profondément encaissé, se trouvait la Villa des Olivettes. Elle fut construite non par des hivernants, mais par une famille grassoise, les Chiris, qui s'étaient considérablement enrichis grâce à la révolution industrielle de Grasse. Elle fut édifiée pour Georges Chiris, de la quatrième génération de l'entreprise familiale, sur un terrain de six hectares situé juste en contrebas du Château Saint-Georges, lui-même construit par le père de Georges, Léon, et qui porte son nom.

Après le départ de Georges Chiris – probablement dans les années 1930, les archives ne permettent pas de le préciser – la Villa des Olivettes devint un préventorium, un établissement destiné à protéger les personnes vulnérables, notamment les enfants et les adolescents, de la tuberculose. Ce projet ne fut pas couronné de succès, puisque ses propriétaires furent poursuivis en justice en 1943. Ils avaient admis des patients qui, bien que sans doute fortunés, étaient déjà infectés.

En 1954, le bâtiment fut acquis par l'État et utilisé comme foyer et école de formation pour jeunes filles, avant d'être démoli et reconstruit en école au début des années 1960. L'école fut transférée ailleurs en 2003, mais son bâtiment, d'une laideur affreuse, existe toujours. Pire encore, sa stabilité est compromise par son emplacement escarpé sur un sol argileux. En somme, difficile d'imaginer une histoire plus mouvementée !
Château Isnard
Cet hôtel particulier fut construit en 1860, peu avant l'apogée des hivernants et des grands parfumeurs. Il fut édifié pour Joseph Isnard sur l'emplacement d'une ancienne tannerie, au sud-est de l'actuel Cours Honoré Cresp et jouxtant alors l'hôpital de la ville, démoli en 1895. Joseph, titré baron, était le petit-fils de Maximin Isnard, le révolutionnaire devenu impérialiste puis royaliste, dont j'ai déjà parlé ici .
Joseph mourut en 1901 sans descendance directe et la propriété revint à une famille du nom de Gérard. Au début du siècle dernier, elle fut transformée en appartements, dont une partie fut occupée par des membres de la famille.

Dans les années 1960, la ville a négocié son acquisition, en vue d'un projet d'aménagement au sud du Cours qui prévoyait la construction d'un nouveau bâtiment. Ce projet n'a pas abouti et le château a finalement été démoli en 1974. L'îlot actuel est au moins un peu plus remarquable que les nombreux immeubles banals de Grasse des années 1960 et 1970.
Château Roure
La parfumerie Roure-Bertrand était la deuxième plus importante de Grasse (après celle de Chiris). Elle fut héritée en 1898 par la quatrième génération de la famille : deux frères, Louis et Jean, et leur sœur Marie. Jean quitta l’entreprise suite à un accord de non-concurrence avec ses frères et sœurs (bien plus tard, il investit sans succès dans une autre parfumerie, Bruno Court) et reçut une généreuse compensation. Il put ainsi s’offrir l’ambitieuse maison Art nouveau et le vaste jardin qui furent construits pour lui vers 1900 (son frère Louis possédait une autre villa, un peu plus loin dans la rue).

Il était idéalement situé juste à l'extérieur de la vieille ville, sur la route de la gare PLM, mais aussi juste à côté du funiculaire de Grasse, inauguré en 1909.

La maison a été démolie au début des années 1960 et son terrain et son jardin ont été réaménagés.
Villa de Croisset
C'était la plus spectaculaire de toutes. Près des villas Harjes et des Olivettes, sur la route de Magagnosc, se trouvait la résidence d'hiver de Marie-Thérèse de Chevigné. Sa maison, la Villa Isabelle, avait été construite en 1885 par John Bowes, un hivernant millionnaire de Liverpool, négociant en laine.

Marie-Thérèse acheta l'hôtel particulier car le climat de Grasse serait bénéfique à la santé de sa fille unique, Marie-Laure Bischoffsheim, issue de son premier mariage. En 1910, elle épousa en secondes noces un dramaturge belge qui avait troqué son nom de naissance, Franz Wiener, pour le beaucoup plus prestigieux Francis de Croisset.
Un jour de 1912, Marie-Thérèse invita à dîner un écrivain, artiste et illustrateur nommé Ferdinand Bac (de son vrai nom Sigismond-Bach, né à Stuttgart). Bac, inspiré par une visite à l'Ermitage de Saint-François (voir mon article ici ) en 1908, ne fut pas séduit par la Villa Isabelle. Il proposa à Marie-Thérèse de transformer sa « maison sans âme » et d'y créer un véritable jardin méditerranéen.

Malgré l'inexpérience totale de Bac en matière de construction et d'aménagement paysager, elle accepta et l'inspiration qui lui vint à Saint-François donna naissance à une nouvelle Villa Croisset. Son projet s'inscrivait dans un style « pan-méditerranéen », avec « une succession d'arcades, de cours et de jardins clos, à travers lesquels on pouvait contempler, dans une douce contemplation, l'enchantement de la nature ».
En comparant l'image de la Villa Isabelle d'origine avec celle de la Villa Croisset, il apparaît clairement que, malgré le jugement de Bac sur son manque de caractère, il n'y a guère apporté de changements, voire aucun. En revanche, les jardins et les bâtiments qu'il a conçus et aménagés entre 1913 et 1922 étaient extraordinaires.

Bac et la Villa Croisset font l’objet d’un livre* récemment publié par l’un de nos historiens locaux, Christian Zerry.

Cet ouvrage raconte l'histoire de la villa et de ses habitants et contient de nombreuses illustrations des créations de Bac. Ce dernier a ensuite conçu plusieurs autres jardins, sur la Côte d'Azur et ailleurs.
Le domaine qu'il avait créé à Grasse fut détruit en 1975 et remplacé par des appartements. Il ne reste aujourd'hui qu'une chapelle entourée de ce qui constituait autrefois une petite partie du domaine.

La démolition de la Villa des Olivettes était manifestement justifiée, même si son remplacement était pire, et la disparition des châteaux d'Isnard et de Roure, regrettable mais compréhensible. Quant à la perte des jardins de la Villa de Croisset, elle a été qualifiée par notre historien local, André Raspati, de « crime de 1975 », et il est difficile de le contredire.
*Ferdinand Bac sur la Riviera, Christian Zerry, 2024 Éditions Campanile



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